Aleloo.-Dites-moi, la question que pose votre livre doit être à peu près aussi vieille que notre monde ! Vous l’étiez-vous, vous-même, déjà posée avant d’entreprendre la rédaction de Si Dieu existe, pourquoi le mal ?

Louis Schweitzer.-Je pense que tout le monde s’est posé un jour cette question. Si l’on croit que Dieu est un dieu d’amour et un dieu tout-puissant, c’est forcément une question qui se pose. Car ce n’est pas seulement une question posée contre le christianisme. C’est aussi une question qui se pose en terme de cohérence de la foi. Je me la suis personnellement posée avant même de donner la conférence pour les GBU qui a servi de base à ce livre.

A.-Cette question est-elle vraiment une bonne question ou bien n’est-elle qu’un prétexte pour ne pas croire en l’existence de Dieu ?

L.S.-En fait, je pense que c’est les deux à la fois. Cela dépend de la manière dont la question est posée. Si vous croyez à la fois que Dieu est tout-puissant, qu’il est tout amour et que le mal existe, il y a alors un réel problème qui se pose : comment se fait-il, si Dieu est tout-puissant et tout aimant, qu’il y ait le mal? Dieu ne serait-il pas tout-puissant? Ou bien ne serait-il pas tout amour? Ou alors le mal ne serait-il pas vraiment mal?... Ce sont les trois solutions qui semblent répondre à ce paradoxe. Ceci dit, je pense que pour beaucoup de gens, cette vraie question peut effectivement devenir une question de facilité. Ils disent « Je ne crois pas en Dieu, mais si Dieu existait, je crois qu’il ne permettrait pas que... » C’est idiot, car cela voudrait dire que je ne crois pas en Dieu mais que si Dieu existait, il correspondrait à l’idée que je me fais de ce que devrait être un dieu qui existerait. Cela ne veut rien dire ! C’est une porte de sortie, qui peut éviter de se poser les vraies questions. Pour beaucoup de gens que nous rencontrons, c’est une solution de facilité, un slogan qu’on ressort. Du « prêt à penser », en quelque sorte, qui évite de creuser la question. Pourtant, ce slogan correspond quand même à une vraie question, dont on ne peut se débarrasser d’un revers de main.

A.-Cela fait partie des clichés que l’on a sur la religion en général, le christianisme en particulier?

L.S.-Oui, mais des clichés, que d’une certaine manière, le christianisme a un peu déclanchés. Quand vous voyez, dans le monde évangélique, des gens qui n’arrêtent pas de dire que Dieu est tout-puissant, qu’il est glorieux et que rien n’arrive sans que ce soit sa volonté, les non-croyants qui entendent cela et songent aux camps de concentration, au tsunami, à la mort d’un enfant, pensent que cela relève du sadisme. Il y a des gens qui ne réfléchissent pas à ce genre de question et qui utilisent ce type d’argument comme une protection. Mais il y en a d’autres pour lesquels c’est plus authentique. Ils se posent de vraies questions et ils ont du mal à savoir ce que cela veut dire. Et ils se disent que, au fond, les chrétiens utilisent des arguments un peu absurdes. A tel point qu’est né tout un courant de pensée, chez les juifs et chez les chrétiens, notamment depuis la seconde guerre mondiale, afin de travailler sur ce sujet. Il a réfléchi sur le fait que Dieu, qui est bon pour son peuple, n’a pourtant pas empêché Auschwitz. C’est ce qu’on appelle le concept de « Dieu après Auschwitz. » Il y a donc une vraie question, effectivement, qui me paraît éternelle. Et le texte biblique la pose lui-même.

A.-Dans Job, par exemple ?

L.S.-Par exemple. Il y a quand même, dans toute une tradition juive de l’Ancien Testament, l’idée que si le croyant est fidèle, il sera béni et que s’il souffre, c’est qu’il n’a pas été totalement fidèle. Justement, des livres comme celui de Job, sont des manifestations très fortes de méditations sur ce thème, qui prouvent que c’est bien plus compliqué... Job, bien que fidèle, est affecté par la souffrance. Pourtant, on voit tous les amis de Job développer des tas d’arguments pour lui expliquer qu’au fond ce qui lui arrive est cohérent. Or, ce n’est pas normal ! Et à la fin Dieu donne raison à Job.

A.-Les chrétiens proposent des réponses à cette question qui ne sont pas vraiment satisfaisantes ?

L.S.-En effet. Je crois que dès que l’on veut tout expliquer, on risque de dire des bêtises, parce qu’on va plus loin que le texte biblique qui, lui, laisse une part d’inexpliqué. Chaque fois que les chrétiens sont capables d’expliquer à la perfection quelque chose de Dieu, il faut toujours se méfier... Si c’est parfaitement « lisse », n’est-ce pas parce que c’est une création de notre raison ? Au contraire, si Dieu est Dieu, il est normal que certains éléments nous échappent.

A.-Il vaut mieux parfois se taire ?

L.S.-Peut-être pas se taire, mais reconnaître que par exemple la Bible ne nous donne aucune réponse définitive sur le pourquoi du mal. En revanche, elle nous donne une réponse très sérieuse - c’est même le sujet de la Bible - au « comment lutter contre lui », et à la manière dont Dieu lutte contre lui.

A.-Si les arguments des non-croyants relèvent souvent du cliché, n’est-ce pas aussi parce que nous avons des réponses un peu trop simplistes à leurs questions ?

L.S.-Si vous avez affaire à quelqu’un qui réfléchit honnêtement, et qui se rend compte que ce que vous lui dites n’est qu’une série de réponses toutes faites sur lesquelles vous n’avez pas réfléchi vous-même, cela disqualifie votre discours. Par ailleurs, à l’intérieur même du christianisme, je crois qu’il y a des gens qui évitent ces questions. Ils ne se posent pas les questions qui pourraient être gênantes et refusent de réfléchir. J’ai été frappé lorsque j’étais étudiant de voir des gens qui étaient pourtant des intellectuels de haut vol, qui, quand il s’agissait de la foi, ne voulaient pas trop réfléchir. Je pense au contraire que la manière dont je réfléchis à la foi doit être équivalente au fonctionnement de mon intelligence en temps normal. Sinon, le jour où je rencontrerai une grande difficulté, le jour où je serai bouleversé, ma foi ne tiendra pas... Je pense que c’est un devoir des chrétiens de penser leur foi, au niveau qui est le leur. C’est d’autant plus vrai pour quelqu’un qui possède un certain niveau de réflexion intellectuelle.

A.-Il n’y a pas de honte à « raisonner » sur la foi ?

L.S.-Au contraire ! Si le Seigneur ne voulait pas cela, il ne nous aurait pas créés comme des êtres doués de raison. Surtout, il ne nous aurait pas donné sa révélation à travers un texte, qui est tout de même fait pour être compris. En éliminant tout le côté « raisonnable », vous éliminez tous les problèmes intellectuels. C’est la solution de facilité. Toutes les objections disparaissent devant « la force de l’Esprit saint. » Le problème, c’est qu’il faut tout de même un certain discernement pour savoir ce qui vient de l’Esprit et ce qui vient de notre psychologie, voire de n’importe quoi - ou de pire que n’importe quoi... Or la Bible fait appel à notre intelligence. « Tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée », nous est-il dit. Ne s’appuyer que sur la pensée, c’est grave; mais s’il n’y a que l’affectif, je crois que c’est tout aussi grave. L’intelligence est tout à fait nécessaire. Le succès actuel de l’œuvre de CS Lewis, exemple marquant du chrétien intelligent qui exprime sa foi évangélique de manière intellectuelle, me réjouit.

A.-Votre réponse à la question du mal va être quelque chose de « charpenté » intellectuellement ?

L.S-Je l’espère ! Mais, pour moi, essayer de réfléchir à la foi et la défendre par l’apologétique, c’est, je crois, secondairement une discipline utile pour convaincre les non chrétiens. C’est davantage pour permettre à des chrétiens d’être bien en harmonie entre leur foi et leur raison. Qu’il n’y ait pas de rupture, de décalage, entre leur foi et leur intelligence. Sinon, je vais toujours avoir une petite voix qui va me dire plus ou moins consciemment: « Crois-tu vraiment cela ? » D’où l’intérêt à inciter les croyants à se poser des questions. La démarche qui consiste à dire qu’il ne faut pas s’en poser, car c’est un manque de foi, c’est de l’abêtissement: ce n’est pas chrétien. Il faut se poser des questions, en essayant bien sûr de trouver des réponses, surtout pas les refouler.

A.-Que répondre alors aux gens qui vous posent la question « si Dieu existe pourquoi le mal ?»

L.S-Aux gens qui vont vous poser la question du pourquoi du mal, il va falloir leur répondre dans un premier temps qu’il n’y a pas de réponse. Vous y répondez déjà implicitement quand vous la posez. Quand vous dites cela, c’est comme si vous vous placiez vous-même au-dessus de Dieu. Vous êtes vous-même un esprit indépendant au-dessus d’un puzzle, avec Dieu, le mal, etc. Et vous essayez de remettre tout cela en place. Mais l’être humain n’est pas du tout au-dessus de Dieu. Dans la réalité, l’homme est à l’intérieur d’un monde dans lequel le mal existe. Et Dieu nous échappera toujours et sa volonté en grande partie aussi. Nous savons ce qu’il nous a révélé, mais le reste non. On ne sait pas, par exemple, d’où vient le mal, pourquoi il existe, etc. En revanche, on sait que le mal est mal et que Dieu s’y intéresse. Quand on demande « Pourquoi Dieu permet-il cela ? », c’est comme si l'on demandait: « Pourquoi Dieu reste-t-il silencieux ? » En réalité, il ne reste tellement pas silencieux, qu’il s’incarne et qu’il vient assumer le mal en venant mourir sur la croix.

A.-Donc la réponse de Dieu au mal, c’est la croix ?

L.S.-Oui, c’est clair. Et Dieu n’est tellement pas indifférent au mal, qu’il en meurt. Il ne peut pas faire plus ! Ce que la Bible nous explique, c’est comment nous pouvons lutter contre ce mal, sur le plan personnel, à travers la conversion et, de manière collective, par l’amour. L’Evangile est donc plus une solution concrète au mal dans le sens d’une « lutte contre », qu’une solution intellectuelle au « pourquoi. » Malheureusement, au cours de ces 2000 ans d’histoire de l’Eglise, des tas de solutions ont été proposées, mais qui n’ont souvent fait qu’éliminer une partie du problème. Nous diminuons le problème, mais sans le supprimer, en disant que Dieu n’est pas vraiment tout-puissant ou pas complètement amour ou que le mal n’est pas si mal que ça... Tandis que si nous nous efforçons de garder ces trois pôles réunis, nous sommes forcés de constater que la Bible ne nous donne pas de solution définitive, mais des moyens de lutte et de sortie.

A.-Si Dieu existe, pourquoi être chrétien (plutôt que juif, musulman ou bouddhiste) ?

L.S.-Pourquoi choisir le Christ plutôt que Bouddha ou l’islam ? On peut dire que c’est à cause de la croix. Mais la croix toute seule, c’est juste la malheureuse conséquence de la parole d’un prophète. Cela peut même être interprété comme un échec, si l'on n’est pas croyant. En revanche, la résurrection constitue un élément-clé. La résurrection va donner sens à la croix. Elle va transformer un petit groupe de gens complètement perdus en témoins et fondateurs de l’Eglise, prêts à mourir à cause de ce qu’ils ont vu.

Propos recueillis par T. H.

Louis Schweitzer est directeur de l’école pastorale de Massy et enseigne l’éthique et la spiritualité à la faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Si Dieu existe, pourquoi le mal?, Farel, 2005.